Souvent, on parle des albums posthumes composés de chansons inédites comme de joyaux inattendus ou de splendeurs rescapées. Avec Mãe Carinhosa, on ne sait quoi faire de ces formules rhétoriques. Bientôt, on ne saura plus que le douzième album studio de Cesaria Evora est paru plus d’un an après sa mort. La chanteuse capverdienne y présente des classiques du répertoire capverdien et de nouvelles chansons, des mornas déchirantes et des coladeras pimpantes, quelques détours par l’Amérique hispanique ou par les couleurs immémoriales des piano-bars de tous les ports du monde…

Mãe Carinhosa est comme un ultime cadeau qu’elle nous fait, après une carrière internationale qui tenait déjà du miracle. Avant Cesaria, il fallait être géographe, navigateur ou capverdien pour savoir où était le Cap-Vert, cet archipel jadis colonisé par les Portugais, quelques centaines de kilomètres au large du Sénégal.
En 1987, Cesaria a quarante-six ans et chante pour quelques billets chiffonnés dans des bars de Mindelo, la capitale du Cap-Vert, quand José Da Silva, un Français d’origine capverdienne, décide pour elle de faire producteur. Cesaria apprend lentement la scène à l’occidentale, en commençant par séduire le public français. En 1992, c’est l’explosion avec Sodade et Angola, les deux « tubes » de l’album Miss Perfumado. Dès lors, son étoile monte irrésistiblement : elle chante partout dans le monde, où sa voix bouleversante chavire tous les coeurs. Commencent presque vingt ans d’un conte de fée unique dans l’histoire des musiques populaires. Victoires de la musique et Légion d’honneur en France, Grammy Award® aux États-Unis, disques d’or partout… Cesaria Evora vit le privilège surprenant d’être plus célèbre que le nom de son pays natal, qui lui accorde un passeport diplomatique et émet des timbres à son effigie.

Star ? Anti-star ? Peu importe. Mais sa destinée est mondiale. L’aventure de la Diva aux pieds nus fascine, les critiques la placent au sommet des sommets, au côté de Billie Holiday, Édith Piaf ou Oum Kalthoum… On ne peut s’empêcher de comparer ce qui lui arrive à la trajectoire de Bob Marley – une île inconnue, une musique qui émeut autant en Occident que dans le Tiers Monde, un sorte de revanche des peuples jusque là cantonnés aux marges de l’histoire mondiale… Et le public est saisi d’émotion, pays après pays et album après album.

Voici maintenant Mãe Carinhosa, qui prolonge le sortilège. Un album posthume ? Un album normal, plutôt. Un album construit comme l’ont été tous les autres, avec la même passion et la même gourmandise. Car ce qu’ignorait le grand public, pendant la vingtaine d’années au cours desquelles Cesaria Evora a tourné à travers le monde et a vendu plus de six millions de disques, c’est qu’elle enregistrait toujours plus qu’il ne le fallait. Tout y conspirait. D’abord, la richesse des propositions qu’on lui faisait, qu’il s’agisse du répertoire des grands maîtres historiques de la musique capverdienne ou des oeuvres que Cize inspire aux jeunes auteurs et compositeurs.

Et puis il y a la singularité des albums de Cesaria : chaque disque est un voyage, avec son atmosphère, sa cohérence, sa couleur. L’enjeu est d’offrir au public un bel album qui s’écoutera et se réécoutera du premier au dernier titre sans aucune faiblesse. Établir le tracklisting est, dès lors, un jeu subtil de dosages et d’équilibres qui, à chaque fois, laisse de côté des chansons
enregistrées par la chanteuse. Tel titre semble trop proche d’une autre chanson de l’album, tel autre ne s’accorde pas avec l’ensemble…
Sans jamais songer à thésauriser, l’équipe de Cesaria s’est peu à peu trouvée avec un ensemble de chansons, dont beaucoup sont orchestrées et mixées, et qui ne figurent sur aucun de ses albums.
À sa mort, le 17 décembre 2011, personne ne songe que ce trésor de chansons inédites pourrait devenir un album. Mais la ferveur des hommages qui sont rendus à la chanteuse (six mille spectateurs pour une soirée spéciale au festival Rio Loco de Toulouse, trois soirées à guichets fermés au Cirque d’Hiver à Paris) révèle que son public lui est fidèle. José Da Silva, qui a été son producteur jusqu’à son dernier jour, est assailli de propositions qui prétendraient combler le vide que sa mort a laissé – des disques de reprises, des tribute prestigieux… L’idée la plus juste lui semble, alors, d’offrir au public un album d’inédits.
L’exercice est le même que pour tous les albums de Cesaria : il faut construire un voyage d’une douzaine de chansons s’harmonisant sans redites, qui permette de retrouver tous les sortilèges de sa voix tout en ménageant de fortes surprises… Le travail sur Mãe Carinhosa ne sera donc pas moins complexe et difficile que sur chacun des onze albums studio qui l’ont précédé, à cette seule nuance que la chanteuse n’est plus là. Le matériau n’a pas été enregistré en quelques semaines ou quelques mois, comme d’habitude, mais des sessions de l’album Cabo Verde en 1997 à celles de Rogamar en 2005. Et la moitié des chansons sont entièrement orchestrées et mixées quand, l’été dernier, José Da Silva commence à travailler sur l’album.

Il ne se laisse guider que par l’envie de donner à Cize un nouveau disque, qui lui fasse honneur et qu’elle aurait aimé. Et, sans qu’il en ait conscience, il rassemble la garde d’honneur de ses auteurs et compositeurs. Elle chante les « anciens » B. Leza (les sublimes mornas Dor di Sodade et Talvez), Manuel de Novas (l’étourdissant Cmê Catchôrr), Epifania Evora (la fameuse Tututa, rare femme à composer des mornas, et qui signe Sentimento, qui ouvre l’album), Gregorio Gonçalves, Frank Cavaquinho… Et on retrouve les cadets de la musique capverdienne qui ont accédé à la renommée en étant chantés par Cesaria Evora : Teofilo Chantre avec le très dansant Mãe Carinhosa, Jon Luz avec le sardonique Emigue Ingrote (« Juninha était jeune et fraîche, toi c’était l‘andropause »), Nando da Cruz avec Esperança (sur lequel Manu Dibango est venu jouer du marimba) et Tchon de França…

Cette fiévreuse coladera enregistrée en 2005 évoque la déprime du Capverdien venu vivre en France et qui regrette sa « mar azul » – une figure centrale des chansons qu’aimait Cesaria Evora. Elle se délectait aussi de l’acidité de textes comme celui de Quen Tem Ódio, règlement de comptes entre deux groupes de carnaval à Mindelo dans les années 60. Et on a l’impression d’entendre Cize sur les chemins de sa mémoire quand elle reprend Dos Palavras, bolero mexicain de sa jeunesse qu’elle chantait dans les bars de Mindelo pour faire pleurer les marins hispanophones…

Cesaria aimait toutes ces chansons, qu’elle avait choisies et interprétées avec passion. Cet album lui ressemble – fort, émouvant, dense, riche, varié, fidèle. À propos, son titre en créole capverdien, Mãe Carinhosa, signifie « mère tendresse »…